Le choix d'une chanson d'Iron Maiden relève du sacrifice.
Mais ici, le thème, l'élan, la force de ce monument du metal me portent au-delà de toute tragédie.
Pilier de l'album mythique The Number of the Beast : album que fit une réputation aussi sulfureuse qu'infondée de satanisme à ce groupe que nous pouvons qualifier aujourd'hui de "bon enfant".
Certes, dans le contexte de l'époque, se référer au Diable soufflait toujours un parfum de souffre sur la société et ses bonnes mœurs. Et la chanson se terminant par Hallowed be thy name "Que ton nom soit sanctifié" : extrait du Notre Père apporte le trouble sur le narrateur qui parle à la première personne.
Tonton Steve Harris raconte nous une histoire.
J'ai donc choisi logiquement (et encore) une version live. J'ai hésité à prendre celle de la tournée '82 du Maiden Japan (je crois) : la tournée de l'album et de la chanson en question, qui est vraiment très épurée. J'ai pris le mythique Live after Death et je m'en expliquerai.
Le bassiste et fondateur du groupe nous fait suivre un condamné à mort le matin de son exécution, ses doutes et peurs sur ce qui l'attend.
Tout est ensuite dans l'interprétation.
Qui a dit que le hard rock était un genre musical où l'on ne parlait que de filles et de bières ?
Moi, peut être... Oui et alors ?
Ici, le précurseur et principal représentant de la New Wave of British Heavy Metal, nous livre tout entier une prestation inventive et passionnée.
Avec une construction de chanson au service du texte, loin des standards couplet / refrain, Maiden nous entraine à vivre cette histoire avec le narrateur.
Toute la première partie lente du morceau nous fixe le cadre de détention, la torpeur et la fatigue de sentir la mort si loin et si proche à la fois. J'en connais les paroles par cœur et la peau qui frissonne à chaque fois.
Sa mélancolie se prolonge en une note chantée infinie sur laquelle le rythme s'accélère alors que l'accomplissement de la sentence se rapproche. Mais, le narrateur ne veut pas l'écouter. Je ne veux pas savoir ce qui m'attend.
Si le temps semblait ne plus s'écouler. Si notre jeunesse semblait insouciante. Si nous pensions être des immortels que rien ne pouvait atteindre, le châtiment final nous rattrape.
Et je regarde une dernière fois ce monde qui a tourné très mal pour moi, nous dit-il en substance (et même en paraphrase).
Dans ces derniers instants, on ne réfléchit plus. On refuse, on veut vivre, aller de l'avant. Juste s'échapper, pour continuer comme avant. Mais on ne peut pas. Et c'est plus qu'une impression.
J'aimerais qu'il y ait cette erreur de croire que ce n'est pas pour moi que l'on vient. Mais tout cela nous attend.
Alors Bruce Dickinson, dans cette partie, au chant, se démène, se déchaîne, refuse ce destin, ce chemin imposé. Tel un pantin désarticulé, il s'agite, lève les bras au ciel.
Encore un rêve fou que de se voir mourir ? Alors que le fou qu'il se révèle être devant nous, est bien celui qui dénie l'aboutissement.
Cette voie tracée, ce riff déroulé et ces chœurs repris sur cette mélodie ternaire chère au groupe, cyniquement et aujourd'hui presque stupidement, nous révèle que Non, il n'y a pas d'autres issues. Cela parait tellement évident aujourd'hui !
Et il termine en s'adressant à nous auditeurs et témoins de sa déchéance lui anonyme, lui dont aucun crime n'est nommé sinon celui d'exister :
Lorsque vous comprenez que le temps tient dans votre main
Peut être commencez vous à comprendre
Que la vie ici bas est juste une étrange illusion.
Le choix de l'interprétation n'est pas neutre. Certes, elle n'est certainement pas la plus enlevée, mais elle reste symbolique : extraite du Live After Death, le premier disque live du groupe. Son premier témoignage d'un véritable groupe de scène. La plus belle des pochettes de Derek Riggs.
La vie après la mort. Pouvoir sur-vivre. Continuer d'exister. Ne pas se laisser abattre. S'effondrer mais se relever. Pour vivre à nouveau.
Et je terminerai ainsi par le court poème du fabuleux Howard Philip Lovecraft figurant sur la tombe d'Eddie le mort-vivant, sur la couverture de l'album :
"This is not dead
Which can eternal lie
And with strange aeons
Even death may die"